Quand un médicament breveté coûte des centaines d’euros par mois, comment les systèmes de santé font-ils pour payer moins ? La réponse n’est pas dans la négociation directe avec le laboratoire, mais dans quelque chose de plus simple, et pourtant plus puissant : la concurrence des génériques.
Le pouvoir caché des génériques
Les génériques ne sont pas des copies bon marché. Ce sont des versions identiques, approuvées par les autorités sanitaires, qui contiennent les mêmes molécules, aux mêmes doses, dans les mêmes formes. Leur seul avantage ? Elles ne portent pas le coût du brevet. Et c’est là que réside leur pouvoir : dès qu’un générique arrive sur le marché, le prix du médicament original chute. Pas de 10 %, pas de 20 %. Souvent, de 90 %. Des données de la FDA montrent que pour un médicament avec six concurrents génériques, le prix tombe en moyenne à 9,9 % du prix d’origine. Avec neuf concurrents ? Il plonge à 2,7 %. C’est ça, la concurrence réelle. Pas des promesses. Des chiffres. Des faits. Des économies réelles pour les patients et les systèmes de santé.Comment les acheteurs utilisent cette concurrence ?
Les acheteurs - qu’ils soient des caisses d’assurance, des ministères de la Santé ou des groupements d’achats - ne négocient pas les prix en parlant de coûts de production. Ils négocient en montrant une liste : « Voici les 7 génériques qui existent déjà. Voici ce qu’ils coûtent. Voici ce que vous devriez accepter. » Aux États-Unis, le programme de négociation des prix des médicaments mis en place par la Loi sur la réduction de l’inflation (2022) utilise cette méthode. Même si la loi interdit de négocier directement avec les fabricants de génériques, elle oblige les autorités à prendre en compte le prix des génériques existants pour fixer le prix de départ d’un médicament breveté. C’est une astuce subtile, mais efficace : le générique devient la référence. Pas une option. Une règle. Au Canada, le système est encore plus direct. Depuis 2014, le pays utilise un modèle en « niveaux » : plus il y a de génériques sur le marché, plus le prix maximal autorisé baisse. Un médicament avec un seul générique peut être vendu 40 % plus cher qu’avec cinq génériques. Le système pousse les fabricants à entrer sur le marché - parce que s’ils ne le font pas, les prix restent élevés. Et si les génériques arrivent ? Le prix chute automatiquement.La différence entre les pays
Les États-Unis, le Canada, l’Allemagne, la France - tous utilisent la concurrence des génériques, mais pas de la même façon. Aux États-Unis, la négociation est centralisée, mais complexe. Le Centers for Medicare & Medicaid Services (CMS) analyse des millions de données de ventes, de prix réels et de part de marché. Ils utilisent des outils comme le Average Manufacturer Price (AMP) et les données de facturation pour savoir exactement combien les génériques coûtent en réalité. Pas le prix annoncé. Pas le prix en pharmacie. Le prix réel payé par les assureurs. En Europe, c’est souvent la référence internationale qui prime. La France, par exemple, compare les prix du même médicament dans plusieurs pays européens. Si l’Allemagne et l’Italie paient moins, la France demande une baisse. L’Allemagne, elle, a un système de remboursement qui dépend du nombre de génériques disponibles. Plus il y en a, moins le remboursement est élevé. Au Japon, où seulement 58 % des prescriptions sont des génériques, les prix restent élevés. Pourquoi ? Parce que les médecins et les patients préfèrent encore les marques. Et que les autorités n’ont pas encore mis en place de pression systématique sur les prix via la concurrence.
Les pièges de la négociation
Ce n’est pas tout rose. Les laboratoires brevetés savent que la concurrence des génériques menace leurs revenus. Alors, ils utilisent des stratégies pour la ralentir. L’une des plus courantes ? Les reverse payments. C’est quand un laboratoire breveté paie un fabricant de génériques pour qu’il attende avant de lancer son produit. Entre 2010 et 2020, les États-Unis ont enregistré 106 de ces accords. Cela a retardé l’arrivée de génériques pour des millions de patients. Un autre piège ? Le « product hopping ». Un laboratoire change légèrement la formule d’un médicament - une nouvelle capsule, un nouveau dosage - puis lance un nouveau brevet. Le générique ne peut pas entrer, parce qu’il ne correspond plus à la version brevetée. Entre 2015 et 2020, plus de 1 200 de ces manœuvres ont été enregistrées aux États-Unis. Et puis, il y a le risque inversé : si les autorités fixent un prix trop bas pour un médicament breveté avant que les génériques n’entrent sur le marché, les fabricants de génériques n’auront plus envie de lancer leur produit. Pourquoi investir dans la production si le prix est déjà fixé à un niveau où ils ne pourront pas faire de profit ? C’est ce que les experts appellent un « effet de blocage ».Qui gagne ? Qui perd ?
Les patients gagnent. Les systèmes de santé gagnent. Les assureurs gagnent. Les chiffres le prouvent : en 2023, les génériques représentaient 90 % des prescriptions aux États-Unis, mais seulement 22 % des dépenses totales en médicaments. C’est ça, l’efficacité. Mais les laboratoires brevetés perdent. Pas parce qu’ils ne peuvent plus vendre. Parce qu’ils ne peuvent plus vendre au même prix. Et certains, surtout les petites entreprises, ont peur que les négociations gouvernementales les rendent non rentables. Les fabricants de génériques, eux, sont dans une position délicate. D’un côté, ils veulent plus de concurrence - ça leur permet de vendre plus. De l’autre, ils craignent que les prix soient trop bas, rendant les investissements dans la production impossibles. Selon une enquête de l’Association européenne des génériques, 63 % des fabricants ont reporté des investissements à cause de l’incertitude des prix.
Le futur : plus de données, plus de complexité
Le futur de la négociation des prix ne sera plus basé sur des estimations. Il sera basé sur des données réelles. D’ici 2025, 73 % des agences d’évaluation des technologies de santé prévoient d’intégrer des données du monde réel : combien de patients ont été traités ? Quel a été l’impact sur les hospitalisations ? Quel est le coût réel par jour de traitement ? Mais les génériques complexes - comme ceux pour les maladies rares ou les biosimilaires - posent un nouveau défi. Leur fabrication est plus coûteuse. Leur concurrence est plus lente. Et leur part de marché, en moyenne, ne dépasse pas 45 %. Ce n’est pas 90 % comme pour les génériques classiques. Le défi pour les acheteurs ? Trouver un équilibre : encourager l’innovation des laboratoires, tout en exploitant la concurrence des génériques pour faire baisser les prix. Pas l’un ou l’autre. Les deux.Conclusion : la concurrence, pas la loi
La meilleure façon de faire baisser les prix des médicaments, ce n’est pas de forcer les laboratoires à vendre moins cher. C’est de permettre à d’autres de vendre la même chose, à un prix plus bas. Les génériques ne sont pas une solution de secours. Ils sont la solution principale. Et les acheteurs qui savent les utiliser - en les comparant, en les mesurant, en les comptant - sont ceux qui font les plus grandes économies. Ce n’est pas de la magie. C’est de l’économie. Simple. Directe. Puissante.Pourquoi les génériques coûtent-ils si peu moins cher que les médicaments de marque ?
Les génériques ne portent pas les coûts de recherche, de développement et de marketing des laboratoires innovants. Ils doivent seulement prouver qu’ils sont bioéquivalents au médicament d’origine. Ce qui réduit leurs coûts de production de 60 à 80 %. En plus, la concurrence entre plusieurs fabricants de génériques pousse les prix encore plus bas.
Comment les systèmes de santé savent-ils combien de génériques existent vraiment ?
Ils utilisent des bases de données publiques et privées qui recensent les médicaments approuvés, les dates de lancement et les volumes de ventes. Aux États-Unis, la CMS analyse les données de prix réels (AMP) et les données de facturation (PDE). En Europe, les agences nationales croisent les informations des laboratoires, des pharmacies et des systèmes de remboursement.
Les négociations de prix basées sur les génériques réduisent-elles l’innovation ?
Pas nécessairement. Les études montrent que les laboratoires continuent d’innover même dans des environnements à prix bas. Ce qui freine l’innovation, c’est l’incertitude : si les prix sont fixés trop bas avant l’arrivée des génériques, les fabricants de génériques ne rentabilisent pas leurs investissements. Ce qui réduit la concurrence. Et donc, à long terme, l’innovation aussi.
Quel est le rôle des brevets dans la négociation des prix ?
Les brevets créent un monopole temporaire, qui permet aux laboratoires de fixer des prix élevés. Mais quand le brevet expire, les génériques peuvent entrer. La négociation des prix s’appuie sur cette date d’expiration. Certains laboratoires tentent de prolonger leur monopole par des stratégies légales - comme des « product hopping » ou des accords de paiement inversé - pour retarder l’arrivée des génériques.
Les génériques sont-ils aussi efficaces que les médicaments de marque ?
Oui. Avant d’être approuvés, les génériques doivent prouver qu’ils sont bioéquivalents : ils libèrent la même quantité de molécule active dans le sang, à la même vitesse, que le médicament d’origine. Des études indépendantes, y compris celles de la FDA et de l’OMS, confirment que les génériques sont aussi efficaces et sûrs.